CHÂTEAU TERRASSON
À Puisseguin, sur les hauteurs de Castillon, Gérald et Alix Standley ont repris Château Terrasson en 2020 avec l’envie de construire un domaine à leur image. Leur approche nous plaît parce qu’elle ne cherche ni à copier le Bordeaux classique ni à s’en éloigner artificiellement. Ils partent d’un très beau terroir argilo calcaire, travaillent leurs vignes en agriculture biologique et cherchent avant tout la pureté dans les vins. Selon les cuvées, ils peuvent rester très proches des codes bordelais ou au contraire explorer les grappes entières, les longues macérations et les qvevris. Cette liberté reste toujours au service de la même idée. Faire des vins précis, frais et vivants, sans perdre le lien avec le lieu dont ils sont issus.
Le projet est d’abord une histoire de couple. Après leur mariage en 2015, Gérald et Alix commencent à réfléchir à un domaine qu’ils pourraient conduire ensemble. Gérald possède déjà une solide expérience puisqu’il a travaillé pendant plusieurs années au Domaine Le Soula dans les Fenouillèdes, où il prend progressivement la direction du domaine aux côtés de Gérard Gauby. Cette période lui permet notamment d’approfondir son travail sur la biodynamie, les élevages peu interventionnistes et les vinifications en grappes entières. Alix arrive quant à elle avec son expérience acquise au Château Puy Castéra dans le Médoc. Ils cherchent alors une propriété à taille humaine, installée sur un beau terroir et suffisamment accessible pour pouvoir tout reconstruire à leur manière. Ils trouvent Château Terrasson en janvier 2020.
Le domaine possède pourtant une histoire bien antérieure à leur arrivée. Dans les années cinquante et soixante, Jean Boutin, père de l’ancienne propriétaire Jacqueline Mialon, commence déjà à vendre les vins de Terrasson directement en bouteille, jusque sur les marchés étrangers, avec l’influence de Jean Pierre Moueix. La propriété est ensuite exploitée en fermage de 1984 à 2019. Lorsque Gérald et Alix arrivent, les vignes demandent beaucoup de travail mais le potentiel du lieu les convainc immédiatement. Ils restructurent profondément le vignoble, arrachent certaines parcelles et en replantes d’autres, notamment pour développer davantage les blancs. Le site actuel du domaine présente environ six hectares de vignes en production, signe de cette évolution importante depuis leur installation.
Le vignoble se trouve sur la partie élevée du plateau calcaire qui prolonge celui de Saint Émilion. Certaines parcelles culminent à un peu plus de cent mètres, ce qui peut sembler modeste ailleurs mais compte beaucoup dans cette partie du Bordelais. Les sols associent le calcaire à astéries du plateau à des secteurs de molasses du Fronsadais et à des éboulis calcaires sur les coteaux. Ces zones font partie des secteurs les plus tardifs du Saint Émilionnais. Les raisins mûrissent donc dans un contexte naturellement plus frais, ce qui participe directement au profil recherché par Gérald et Alix. La maturité est là, mais elle doit conserver de l’élan et éviter cette sensation de chaleur qui peut parfois alourdir les vins de la rive droite.
Leur manière de travailler dans les vignes a elle aussi beaucoup évolué. Dès leur arrivée, Gérald et Alix engagent le domaine vers l’agriculture biologique et utilisent largement les principes de la biodynamie pour remettre les sols et les plantes en équilibre. Aujourd’hui, Château Terrasson est bien certifié en agriculture biologique par Ecocert. Gérald explique cependant avoir progressivement pris ses distances avec une application trop théorique de la biodynamie. Il préfère parler de bon sens paysan, observer l’humidité des sols, la météo et l’état réel des plantes avant de décider d’une intervention plutôt que de suivre mécaniquement un calendrier. Les couverts végétaux occupent une place importante et les traitements reposent notamment sur le cuivre, le soufre et différentes préparations végétales. Cette évolution nous semble intéressante parce qu’elle raconte une philosophie plus qu’une certification.
Cette même liberté se retrouve au chai. Pour les rouges, Gérald peut travailler de manière très classique avec des raisins égrappés et des remontages manuels, puis presser lentement les marcs avec un petit pressoir vertical. Mais son expérience au Soula l’a aussi beaucoup familiarisé avec les fermentations en grappes entières, qu’il utilise aujourd’hui sur certaines cuvées. Le domaine travaille avec différents contenants, depuis les cuves et les vieilles barriques jusqu’aux grands foudres et aux qvevris géorgiens enterrés. L’objectif n’est pas de multiplier les techniques pour impressionner, mais de choisir le contenant qui permet au vin de garder le plus de précision possible.
Les blancs montrent encore une autre facette du travail de Gérald et Alix. Les raisins sont pressés très lentement avec le même petit pressoir vertical, volontairement sans chercher à protéger immédiatement les jus de l’oxygène. Gérald assume une légère extraction qui apporte davantage de relief et de sensation saline en bouche. Les fermentations malolactiques peuvent également se dérouler naturellement. Quant au vin orange, ce n’est pas une mode découverte récemment à Terrasson. Gérald travaille ce type de vinification depuis 2009 et l’expérimente aujourd’hui avec des macérations de raisins blancs en grappes entières. C’est probablement là que son passé dans le Roussillon apparaît le plus clairement dans son travail bordelais actuel.
Ce qui rend Château Terrasson particulièrement intéressant est justement cette coexistence de deux sensibilités. D’un côté, Gérald et Alix savent produire un Bordeaux construit autour de la finesse, du fruit et d’un élevage discret. De l’autre, ils peuvent assembler plusieurs millésimes, utiliser les grappes entières ou élever certains vins en qvevri. Il n’y a pourtant pas deux domaines différents. On retrouve la même recherche de fraîcheur, des extractions mesurées et cette volonté de ne jamais alourdir le vin. Leurs bouteilles ont souvent davantage d’énergie et de mouvement que de puissance pure. C’est cette lecture du Bordelais qui nous intéresse chez Dolia. Une approche artisanale, assumée, capable de respecter une histoire et un terroir tout en acceptant de sortir des habitudes lorsqu’un autre chemin paraît plus juste.
Il y a enfin un détail qui résume assez bien leur état d’esprit. Sur le site du domaine, Gérald et Alix racontent l’histoire de François Yves Carosin des Landelles, un ancêtre de Gérald devenu capitaine corsaire au dix huitième siècle et surnommé le Vengeur en référence à son dernier navire. Ils en ont fait un clin d’œil à leur propre volonté de travailler en dehors des sentiers battus. L’histoire pourrait facilement devenir un argument de communication, mais elle correspond finalement assez bien à leur parcours. Après des années passées dans d’autres vignobles, ils ont choisi un domaine bordelais historique pour y construire quelque chose de personnel, sans rejeter la tradition mais sans accepter non plus qu’elle leur dicte exactement comment travailler.