Clos Durandière
Il y a des dégustations dont on sort avec quelques notes, et d’autres qui déplacent complètement notre regard. Notre visite chez Étienne Bodet en octobre 2026 appartient clairement à la seconde catégorie. Nous avons rarement ressenti autant d’énergie dans une gamme entière. Tout nous a semblé immensément juste, depuis la finesse des textures jusqu’à cette profondeur qui reste longtemps en mémoire sans jamais donner une impression de force. À nos yeux, Clos Durandière fait aujourd’hui partie de ce qui se fait de plus impressionnant à Saumur et nous sommes convaincus que ces vins vont compter énormément dans les années à venir. Clarum, Clos des Vaudelles, Clos Durandière et Graippeaux permettent déjà de mesurer l’ampleur du travail accompli par un vigneron dont le domaine n’a pourtant que quelques millésimes d’existence. Markdown collé
Étienne Bodet a grandi à Montreuil Bellay dans une famille de vignerons, mais son parcours ne consiste pas simplement à reprendre une propriété familiale. Il choisit très tôt de se former ailleurs et construit une expérience particulièrement riche avant de produire ses propres vins. Son parcours le mène notamment auprès de Pierre Gerbais en Champagne, de Sylvain Pataille en Bourgogne, de Bernard Baudry, de François Dal et de Romain Guiberteau. Il obtient également son diplôme national d’œnologue à Reims. Plus tard, il travaille au cœur des vinifications du Clos Rougeard sur plusieurs millésimes, notamment 2021, 2022 et 2023. Ces expériences expliquent en partie l’exigence technique que l’on retrouve aujourd’hui chez lui, mais Étienne ne cherche jamais à produire des vins simplement impeccables. La précision sert surtout à lui permettre de prendre des risques sans perdre la maîtrise du vin.
Son propre projet prend véritablement forme autour du Clos Durandière, à Montreuil Bellay. Le lieu appartient à l’histoire familiale et se trouve dans l’environnement du Château de la Durandière exploité par son père Antoine. Le premier millésime portant réellement la signature d’Étienne apparaît en 2020. Ce qui attire immédiatement son attention est la géologie du secteur. Alors qu’une grande partie de Saumur est associée au tuffeau, le Clos Durandière repose sur un calcaire jurassique extrêmement dur, avec très peu de profondeur de terre avant la roche. La parcelle historique mesure environ un hectare et trois et a été plantée dans les années quatre vingt. Cette différence géologique ne constitue pas un simple détail technique pour Étienne. Elle devient le point de départ d’une réflexion plus large sur les différentes identités possibles autour de Montreuil Bellay.
Cette lecture du lieu s’est depuis élargie. Juste de l’autre côté de la route, le Clos des Vaudelles repose sur une géologie presque opposée, avec des marnes jurassiques recouvertes d’une couche argileuse plus importante. Une partie des vignes y remonte à 1972, tandis qu’une seconde plantation est plus récente. Plus loin, Graippeaux se situe à Ternay sur une vieille parcelle de blanc d’environ soixante dix ans, installée sur une craie plus typique du Saumurois. Le domaine réunit donc aujourd’hui des sols qui n’ont presque rien à voir entre eux. Plutôt que de chercher à leur donner une signature commune au chai, Étienne construit ses vins autour de ces différences et adapte ses choix à chaque lieu.
Dans les vignes, cette exigence devient presque minutieuse. Les sols sont travaillés en surface avec du matériel léger afin de limiter leur tassement. La taille, l’ébourgeonnage et le travail en vert occupent énormément de temps. Plusieurs passages peuvent être nécessaires simplement pour aérer correctement les grappes et éviter que l’humidité ne s’installe dans la végétation. Étienne travaille avec des pratiques biologiques et biodynamiques, notamment des préparations spécifiques et des doses limitées de cuivre et de soufre. Ce qui ressort surtout lorsque l’on observe son travail est cette idée de viticulture de jardin. Rien ne semble laissé au hasard, mais rien n’est appliqué automatiquement non plus. L’observation de la plante et l’état du sol dictent les interventions.
La cave prolonge cette même recherche. Étienne travaille avec les levures naturellement présentes sur les raisins, limite fortement les ajouts de soufre et cherche à éviter les extractions mécaniques trop poussées. Sur ses rouges les plus ambitieux, les macérations peuvent durer près d’un mois avec très peu de mouvements du vin. L’élevage prend ensuite énormément de temps. Pour Clos Durandière, il peut atteindre environ deux années en fûts, suivies d’une période supplémentaire en cuve puis en bouteille avant commercialisation. Étienne attache également beaucoup d’importance aux variations naturelles de température et d’humidité de sa cave. Il pourrait chercher à stabiliser totalement cet environnement, mais préfère laisser les vins traverser les saisons. Le temps n’est donc pas seulement une étape avant la vente. Il fait réellement partie de la construction du vin.
Clarum montre une facette plus immédiate de son travail, sans être pour autant un simple vin léger. La cuvée naît au Clos des Vaudelles avec une macération volontairement courte et un élevage suffisamment long pour lui donner de la profondeur. Le premier essai n’avait donné que quelques centaines de bouteilles. Depuis, le vin gagne progressivement en sérieux et en complexité. Clos des Vaudelles poursuit beaucoup plus loin l’expression de ce même lieu, avec davantage de structure et un élevage prolongé. Quelques mètres suffisent ensuite pour rejoindre Clos Durandière et changer complètement de roche. Dans le verre, le vin possède une matière plus profonde et des tanins qui demandent du temps avant de se fondre, mais sans lourdeur ni extraction démonstrative.
Graippeaux apporte encore une autre dimension. Cette vieille parcelle située à Ternay donne un blanc élevé pendant près de deux ans en fûts déjà utilisés. Là encore, l’élevage est assumé mais ne cherche pas à transformer le vin en caricature de grand blanc bourguignon. Ce qui nous marque surtout est la tension qui traverse la matière, la sensation crayeuse et cette capacité à combiner ampleur et énergie. C’est aussi l’une des bouteilles qui permet de comprendre la culture œnologique très poussée d’Étienne. Il maîtrise parfaitement ce qui se passe dans le vin, mais utilise cette connaissance pour intervenir moins et laisser davantage de place au temps, aux lies et au lieu.
C’est probablement cela qui nous a autant marqués lors de notre visite. On pourrait raconter le parcours d’Étienne, Clos Rougeard, les longues vinifications ou les calcaires jurassiques pendant des pages, mais tout cela devient presque secondaire lorsque les vins arrivent dans le verre. Il y avait ce jour là une énergie que nous rencontrons extrêmement rarement, cette impression que chaque bouteille possède à la fois une grande précision et quelque chose de profondément vivant. Rien ne nous a semblé faible dans la dégustation. Chez Dolia, nous avons choisi Clarum, Clos des Vaudelles, Clos Durandière et Graippeaux parce qu’ils permettent de comprendre plusieurs visages du travail d’Étienne. Et notre sentiment après cette visite reste très simple. À nos yeux, ce sont aujourd’hui parmi les vins les plus enthousiasmants de Saumur, et nous pensons que l’histoire de Clos Durandière ne fait que commencer.