Domaine Les Poëte
À Preuilly, dans le Berry, Guillaume Sorbe construit avec Les Poëte une vision très personnelle des grands vins blancs du Centre Loire. Son domaine ne se résume d’ailleurs pas à Pouilly Fumé. Son cœur se trouve sur les terroirs de Reuilly et Quincy, qu’il travaille à une échelle minuscule, parcelle par parcelle, avec une conviction résumée par trois mots devenus sa devise, moins mais mieux. Ce que nous aimons chez Dolia, c’est cette recherche presque obsessionnelle de précision sans jamais rendre les vins froids ou austères. Ils ont de la matière, du relief, une énergie très nette et surtout cette capacité à faire progressivement oublier la technique pour laisser parler le lieu et le temps. Le S des Poëte, Pouilly Fumé et Orphée permettent justement de découvrir trois niveaux très différents de cette approche.
Guillaume vient pourtant d’un univers bien plus large que la seule viticulture. Issu d’une famille de vignerons, il commence par se former à la cuisine puis à la sommellerie et travaille dans plusieurs grandes maisons, notamment à La Poularde, auprès de Jacques Chibois puis comme chef sommelier à La Marée à Paris. Il passe ensuite par le commerce international du vin avant de reprendre des études de viticulture et œnologie à Beaune, avec notamment une expérience chez Jean Marc Boillot à Pommard. Lorsque le domaine familial de son père Jean Michel est vendu au début des années deux mille, Guillaume ne revient donc pas simplement reprendre des vignes existantes. Il doit reconstruire son propre vignoble et choisir lui même les lieux sur lesquels il veut travailler.
Cette indépendance explique beaucoup de choses dans Les Poëte. Guillaume commence très petit, sélectionne des parcelles parfois difficiles à travailler et préfère attendre que la vigne trouve son équilibre plutôt que chercher rapidement du volume. Les premières bouteilles sous l’étiquette Les Poëte arrivent seulement plusieurs années après le début du projet. Le nom lui même raconte une histoire familiale. Poëte est le patronyme de son arrière grand mère Esther, mariée à Auguste Sorbe. Ce détail explique aussi pourquoi le nom du domaine reste au singulier malgré le mot Les qui le précède. Derrière cette identité assez singulière se cache finalement quelque chose de très simple, une manière de rester relié à une histoire familiale tout en construisant un projet totalement personnel.
Aujourd’hui, le domaine représente environ sept hectares de vignes répartis sur vingt huit parcelles. Cette dispersion complique énormément le travail mais elle correspond parfaitement à la manière dont Guillaume envisage son métier. Il ne cherche pas un vignoble facile à mécaniser. Il préfère des lieux distincts, capables de produire des expressions différentes. Autour des vignes, les prairies, les bois et les animaux occupent une vraie place. Moutons, chevaux, poules et auxiliaires participent à un environnement que Guillaume souhaite aussi autonome que possible. La vigne n’est donc pas pensée comme une monoculture isolée mais comme l’un des éléments d’un ensemble plus large. Cette vision apparaît très clairement dans le site actuel du domaine, où la biodiversité est présentée comme l’un des fondements du projet.
Cette précision se retrouve aussi dans la manière de choisir les terroirs. À Quincy, Guillaume a privilégié certaines zones alluvionnaires et graveleuses différentes des secteurs plus largement plantés dans l’appellation. À Reuilly, il travaille notamment des coteaux plus calcaires, avec des pentes parfois particulièrement exigeantes. L’objectif reste toujours le même, identifier des lieux capables de conserver de la fraîcheur tout en donnant suffisamment de maturité et de matière. Plusieurs de ses cuvées parcellaires sont aujourd’hui commercialisées en Vin de France. Guillaume a accepté de s’affranchir du cadre de l’appellation lorsqu’il estimait que celui ci limitait sa manière de travailler. Orphée, issu de son travail autour de Reuilly, en est probablement l’exemple le plus parlant.
Dans les vignes, Guillaume revendique une conduite sans intrants chimiques de synthèse, avec un recours aux plantes, à différentes préparations et aux doses nécessaires de cuivre et de soufre lorsque la vigne le demande. Le travail manuel occupe une place importante et la recherche de rendement ne guide pas ses décisions. Guillaume explique au contraire vouloir accompagner la plante jusqu’à obtenir une maturité équilibrée, capable de conserver de la fraîcheur sans sacrifier la profondeur. Son approche ressemble davantage à celle d’un jardinier qu’à celle d’un viticulteur cherchant à reproduire chaque année le même schéma. Cette notion est importante car elle aide à comprendre pourquoi les vins possèdent autant de concentration sans donner une impression de lourdeur.
Au chai, le temps devient probablement son outil le plus important. Guillaume intervient très peu pendant l’élevage et laisse les vins se stabiliser lentement. Il expliquait déjà que les élevages duraient généralement de douze à dix huit mois, sans soufre pendant cette période, celui ci n’étant utilisé qu’à l’approche de la mise lorsque cela devient nécessaire. Sur les cuvées parcellaires récentes, cette logique a encore été poussée plus loin. Certains vins restent désormais près de trois années sur leurs lies fines avant d’être commercialisés. C’est un engagement assez considérable pour un domaine aussi petit, puisqu’il immobilise plusieurs millésimes dans la cave, mais c’est précisément ce temps qui donne aux vins leur texture et leur profondeur particulières.
Les trois cuvées que nous proposons chez Dolia montrent très bien cette progression. Le S des Poëte est la porte d’entrée la plus immédiate dans son univers, avec davantage d’élan et une lecture plus directe. Le Pouilly Fumé gagne en profondeur et en sensation pierreuse, notamment grâce à un élevage qui associe la cuve à une petite proportion de bois. Orphée change encore complètement d’échelle. Issu du secteur de Reuilly, il bénéficie d’un élevage beaucoup plus long et développe une matière plus large, plus profonde, avec des amers fins et une salinité qui prolongent énormément la bouche. Le millésime 2022 actuellement documenté est resté près de trois années en élevage. On comprend alors ce que Guillaume cherche réellement. Non pas montrer une variété ou une technique, mais donner suffisamment de temps au vin pour que le lieu prenne progressivement le dessus.
C’est précisément cette exigence qui nous donne envie de défendre Les Poëte chez Dolia. Guillaume Sorbe produit peu, prend son temps et accepte parfois des choix économiquement difficiles simplement parce qu’ils lui semblent plus justes pour ses vins. Derrière la précision, il y a surtout beaucoup de sensibilité. Les vins sont profonds sans devenir pesants, mûrs sans perdre leur énergie et capables d’évoluer longtemps tout en conservant cette sensation de netteté qui traverse toute la gamme. Les Poëte est finalement moins un domaine construit autour d’une appellation qu’une manière très personnelle de regarder le Centre Loire. Et lorsque l’on goûte côte à côte Le S, Pouilly Fumé et Orphée, cette vision devient particulièrement évidente.